Burkina Faso : Nouveau code électoral et luttes politiques PDF Imprimer Envoyer
Écrit par André Marie Bernard, Journaliste & Consultant   
Mardi, 19 Mai 2015 23:15

Le 07 avril 2015, le Conseil national de la Transition (CNT) du Burkina Faso, parlement provisoire, a procédé au vote d’une nouvelle loi portant modification du Code électoral. Quarante-cinq mots qui pourraient bloquer les candidatures de beaucoup de dirigeants de l’ancien régime de Blaise Compaoré aux élections présidentielles, législatives et municipales d’octobre prochain. Les barons du long règne de vingt-sept ans remuent ciel et terre pour échapper à ce couperet politique, synonyme de retraite anticipée voire d’exclusion à leurs yeux.

 


 

« Sont inéligibles : (…) toutes les personnes ayant soutenu un changement anticonstitutionnel qui porte atteinte au principe de l’alternance démocratique, notamment au principe de la limitation du nombre de mandats présidentiels ayant conduit à une insurrection ou à toute autre forme de soulèvement. »

Cette disposition élimine les responsables de l’ancien parti au pouvoir, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), ceux de leurs alliés de l’Alliance pour la démocratie et la fédération / Rassemblement démocratique africain (ADF/RDA) ainsi que de l’Union pour la République (UPR) des compétitions électorales à venir.

En théorie, sont frappés par la mesure les membres de l’ancien gouvernement présents au Conseil extraordinaire des ministres du 21 octobre 2014. Ledit conseil avait  examiné un projet de loi portant révision de la Constitution, qu’il avait décidé de transmettre à l’Assemblée nationale, en vue de la convocation d’un référendum. Cette consultation populaire directe, au sujet de l’article 37 de la Constitution, devait permettre au président déchu d’être, à nouveau, candidat aux élections d’octobre 2015, en dépit d’un véritable règne de vingt-sept ans ! Sont, également, concernés les ténors de l’ensemble des partis de la Mouvance présidentielle, qui avaient soutenu cette initiative, malgré les mises en garde de l’Opposition, fortement mobilisée, à l’époque.  Enfin, députés, maires et conseillers municipaux de l’ancienne majorité en sont aussi touchés.

Ironie du sort, cette disposition a pu être prise, en vertu de l’Acte constitutif de l'Union africaine, ratifié par le Burkina Faso le 27/02/2001,  et de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, que ce pays a, également, ratifié, le 26/05/2010) … sous le régime Compaoré !

Les « Exclus »/ combien de divisions ?

La loi étant impersonnelle, il n’a pas été possible, pour le CNT, de dresser la liste nominative des futurs parias de la République. Dommage ! L’opinion aurait su qui, exactement, est frappé de cet ostracisme. Car les chiffres divergent : près de deux cents femmes et hommes politiques, pour les uns, « une trentaine », a prétendu le maître d’ouvrage des futures élections, le ministre de l’Administration du territoire, de la Décentralisation et de la Sécurité, le Colonel Auguste Denise Barry.

En réalité, les anciens compagnons zélés ou porte-flingues de Blaise Compaoré vont devoir vivre sous cette épée de Damoclès, les six prochains mois. Ils ne connaîtront leur sort véritable que quand, individuellement, ils vont se porter candidats aux élections. C’est alors que le Conseil constitutionnel dira à chacun si sa candidature est recevable ou non. Mais, les plus ardents défenseurs de la tentative de modification de la Constitution ayant conduit à l’Insurrection d’octobre 2014 ne se font guère d’illusions sur leur sort politique, d’où des signes de grande nervosité, des menaces voilées ou ouvertes contre le régime de Transition, des tentatives de protestations de rue, etc.

La première riposte des « exclus » a consisté à dénier au CNT le droit de légiférer sur le Code électoral. Le procès en légitimité a disqualifié les membres du CNT : « Ils ne sont pas élus par le peuple ! ». Puis, la décision de retirer leurs dix membres de cette instance a suivi. Bien que la loi fût déjà promulguée, ils ont fait appel auprès du Conseil constitutionnel. Les enchères sont encore montées, d’un cran, avec le réflexe de porter l’affaire devant la Cour de justice de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et de la Cour africaine des Droits de l’homme.

Parallèlement, ces apprentis opposants ont alerté le Groupe international de  suivi et d’accompagnement de la transition au Burkina sur cette « exclusion », après avoir pleurniché auprès des chancelleries à Ouagadougou. Afin de délégitimer davantage la Transition, ils ont, également, retiré leurs représentants de la Commission nationale de réconciliation et des réformes politiques, accusant les nouvelles autorités de les avoir traités de « nazis de la Seconde guerre mondiale ».

Voyant que  peu de mouchoirs étaient, effectivement, sortis des poches des citoyens ordinaires pour les pleurer, les affidés de l’ancien régime ont entrepris des « manœuvres de déstabilisation », selon les autorités : réunions nocturnes, distributions de fortes sommes d’argent, incitations à manifester…

Les anciens barons : le danger

C’est là que la Transition a dégainé, par des arrestations d’anciens ministres et d’anciens maires, sous des chefs d’inculpation divers :   atteintes à la sûreté de l’Etat, malversations dans les lotissements, surfacturations et malversations dans l’exécution des marchés publics, activités politiques illégales et troubles à l’ordre public et incitations de troubles à l’ordre public.

C’est que le régime de transition a réalisé que ces anciens barons le menaçaient, dans ses fondements. En effet, ils ont accumulé des fortunes colossales et n’ont pas été inquiétés par la justice au lendemain de l’Insurrection. Un moment interdits d’activités, ils ont été, par la suite, autorisés à les mener, à nouveau ! Ils ont alors cru que leur heure était, déjà, revenue : arrogance dans les propos, comme au bon vieux temps de « Blaise », étalage de limousines de dernier cri, chants de louanges à leur mentor et à son frère cadet, François, annonce de victoire éclatante lors des élections à venir, projets de caravane pour aller féliciter « Blaise » à Abidjan, en Côte-d’Ivoire, « pour son patriotisme » et lui réaffirmer leur « fidélité à ses idéaux ».

Toutes capacités de nuisance dehors, ils allaient, allègrement, à la reconquête du pouvoir, perdu seulement depuis six mois. C’en était trop, et pour la population, qui pleure toujours ses Martyrs, et pour la Transition, qui cherche toujours ses marques.

L’ancien président, depuis la Côte-d’Ivoire, tirait les ficelles, avec ses gros moyens et ses relais politico-économiques, dont certains ne cachaient pas qu’ils faisaient les va-et-vient, entre Abidjan et Ouagadougou. Ces moyens et ces relais existent toujours, mais ont été désorganisés par les récentes arrestations et les mises en garde. Le nouveau code électoral pourrait commencer à assécher les rivières de contributions financières de la part des femmes et des hommes d’affaires, qui ne sont plus assurés de bénéficier d’un retour évident sur investissement. La communauté internationale, qui, un temps, a prêté une oreille attentive aux dénonciations des dirigeants d’hier, semblent surfer sur la vague porteuse. Ainsi, l’ambassadeur des Etats-Unis, a déclaré, officiellement, être en phase avec le nouveau code car, émanant de la volonté du peuple burkinabè. Il a clos le débat : « La loi a été promulguée et c’est fini. » Les autres diplomates, même s’ils restent sensibles au thème d’une « Transition inclusive », évitent, désormais, d’aborder le sujet en public.

Autre signe fort, qui ne trompe guère, l’Union européenne et ses partenaires ont annoncé qu’ils vont apporter un appui spécifique de l’ordre de 7 milliards de FCFA au gouvernement burkinabè, en vue des préparatifs des élections. En outre, la Transition recevra, de leur part, un appui budgétaire exceptionnel de 45 milliards de FCFA !

Autres menaces sur la transition

Néanmoins, le régime de Transition a conscience que d’autres ripostes, de la part, des « hommes de Blaise », sont à redouter. Déjà, l’enlèvement, le 4 avril dernier, d’un Roumain, spécialiste de la sécurité dans la mine de manganèse de Tambao, est imputé à des réseaux touareg proches de l’ancien homme fort du pays. Le site se trouve au Nord du Burkina et aux frontières avec le Mali et le Niger. Il faut ajouter à cela la délicate gestion de la garde prétorienne de l’ancien président, à savoir le Régiment de sécurité présidentielle dont une bonne partie des acteurs politiques exigent la dissolution, et la crise économique qui rend difficile le quotidien des Burkinabè, provoquant des grèves à la pèle. Les coupures intempestives d’eau et d’électricité, en cette période de canicule, alimentent aussi cette tension sociale.

Au total, les menaces, qui pèsent sur le gouvernement de Transition, sont aussi bien internes qu’externes. Les jeunes autorités ont intérêt à garder l’œil ouvert. Le bon…

André Marie Bernard

 

Journaliste & Consultant

Mise à jour le Mardi, 19 Mai 2015 23:30
 

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