Sahel Sahara : pas d’échec et mat. PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Ahmedou Ould - Abdallah, President, www.Centre4s.org   
Mercredi, 23 Mars 2016 23:18

Après le Mali et le Burkina Faso, voici la Cote d’Ivoire, un pays hors du champ traditionnel des extrémistes, meurtrie par les radicaux. Partie du Maghreb, la menace jihadiste a maintenant atteint le Golfe de Guinée. La situation sécuritaire au Sahel Sahara n’a cessé de se détériorer depuis l’année symbolique de 2005. Année où une prise d’otages en Algérie a généré une énorme rançon payée au Mali où les otages furent libérés. C’est aussi l’année où, isolée à Lemgheyti un puits en plein désert, une petite garnison mauritanienne a été submergée par des radicaux.

 

 

Détérioration mais aussi évolutions militaro - politiques qui compliquent la recherche de solutions durables dans une région devenue le lieu de l’une des plus fortes concentrations de troupes étrangères en Afrique.

Complexités anciennes et dérives nouvelles

Aujourd’hui, pour les dirigeants de la région et leurs partenaires extérieurs, la question existentielle est comment revenir à une ère de paix relative c’est-à-dire sans grand terrorisme, sans trafics massifs et sans fortes dépenses militaires. Quant aux populations locales, une observation prévaut : celles qui ne peuvent émigrer… attendent!

Qu’on se lasse ou non de l’entendre, il est évident que les trafics et surtout ceux de drogues, continuent de lubrifier la violence armée à travers tout le Sahel. Taire cette vérité rend les recherches de solutions durables plus difficiles et plus couteuses. Au vieux commerce du hachich et à l’introduction récente de la cocaïne se sont, ajoutés récemment les amphétamines en particulier la Tramadol un antalgique qui, trafiqué, donne une impression d’hyperpuissance. Ces drogues ne cessent d’étendent leur aire d’influence dans la région et, comme en Amérique latine et en Afghanistan, leur production, transport et transit impliquent des officiels qui protègent la marchandise. Cette intimité, entre les opérateurs des trafics et des officiels de la région, contribue à maintenir le statu quo en affaiblissant les moyens de lutte contre le terrorisme.

A travers le Sahel, un statu quo émerge lentement, mais inexorablement, dans la guerre qui oppose les mouvements radicaux et les troupes internationales. La crise du Sahel Sahara est en mutation. Les combats de 2013 ont largement cédé la place à des attaques et des attentats ciblés menés par les islamistes. L’objectif initial a évolué et vise à semer la terreur en particulier parmi les étrangers en frappant les lieux qu’ils fréquentent : hôtels comme à Bamako, Ouagadougou et une plage à Grand Bassam près d’Abidjan. C’est leur réponse aux opérations coups de poing entreprises avec succès par les forces spéciales internationales.

Cette transformation de la crise a débouché sur une militarisation graduelle de la région. Très logiquement, les conséquences apparaissent à travers des malentendus diplomatiques entre les pays Sahéliens et leurs partenaires extérieurs. Les premiers souhaitent, sans en avoir les moyens, un retour rapide au statu quo ante. Ils ne semblent pas tenir compte des forces opportunistes qui se greffent sur la crise afin de la perpétuer pour d’évidentes raisons financières. Les seconds ont des priorités planétaires, les premiers cherchent un succès rapide mais pour les islamistes, en compétition sur le plan international avec l’état islamique, attaquer veut dire survivre.

A chaque confrontation armée, les forces militaires internationales parviennent à défaire et à neutraliser les groupes rebelles. Elles réussissent également à identifier et à neutraliser des radicaux cachés parmi les populations et à détruire leurs équipements militaires. Cependant, après plus de trois ans sur le terrain, ces forces internationales et leurs alliés nationaux, n’arrivent toujours pas à restaurer la ‘’ paix d’antan’’. C’est tout le dilemme actuel du Sahel où l’insécurité a pris une forme nouvelle. Celle d’attentats menés à peu de frais par de jeunes recrues locales bien intégrées à la population parce que précisément elles en font partie. Finie la période des Katibas motorisées opérant en rezzous lors d’attaques des bases militaires isolées. Deux ou trois jihadistes du cru, parfois à pied ou en moto, comme les jeunes de la région, suffisent pour infliger d’énormes dégâts en frappant des objectifs bien sélectionnés en vue d’une grande médiatisation.

Les forces internationales font face à un autre défi aussi grave. Par manque de moyens, mais aussi du fait de la nature de leur mandat, elles ne peuvent occuper durablement, administrer et équiper les zones qu’elles libèrent de la mainmise de jihadistes. Avec leur retrait, les radicaux retournent dans la même zone évacuée peu auparavant. Le calvaire des populations civiles se poursuit avec la répression contre ‘’ les collaborateurs’’ et une nouvelle occupation encore plus sévère. A leur tour, les extrémistes tombent dans le même piège que les forces internationales. Ils ne peuvent, eux non plus, administrer les zones qu’ils occupent ou les approvisionner en nourriture, y compris pour eux-mêmes, ou offrir des emplois et ouvrir des centres de santé ou des écoles.

Pour la région, le nouveau défi est comment éviter une longue guerre des tranchées. Une situation de ni victoire pour les uns ni défaite pour les autres. Un long statu quo qui handicape la cohésion nationale de pays aux institutions publiques toujours indigentes.

Au-delà de la neutralisation réciproque.

Le nouveau défi c’est l’extension de l’aire géographique de la crise au-delà du territoire initial des combats, celui du nord Malien. Ce défi c’est aussi l’enracinement du conflit dans plusieurs états et pas seulement qu’au Mali.

L’extension de l’aire géographique des combats se manifeste par l’accélération de l’envoi, par Aqmi et Boko Haram, de jihadistes nationaux, et pas nord africains, pour exécuter des attentats suicides. Son faciès et sa tenue vestimentaire ne différencient plus le nouveau terroriste de ses autres concitoyens. Cette ‘’ indigénisation ‘’ des combattants rend plus difficile la tâche des forces armées en particulier les troupes françaises tenues au respect d’une déontologie plus rigoureuse. Sécuriser les villes, tout en évitant des bavures graves, rend plus ardue en effet la tâche de ces soldats étrangers.

Cette complication retardera davantage le règlement durable de la crise du Sahel. Le risque de sa perpétuation – elle devient structurelle - est réel et ouvre de nouvelles perspectives aux ‘’activités opportunistes’’ qui se nourrissent de la crise et de ses conséquences sur les territoires concernés. Parmi ces activités, le trafic de drogue est celui qui prospère le plus dans un environnement dominé par la peur et l’insécurité.

L’insécurité rampante fragilise les économies de pays déjà mal en point. Les investissements extérieurs s’y ralentissent ou tarissent et l’épargne nationale prend le chemin de l’exil. Les jeunes les mieux formés et les plus ambitieux, déjà peu incités à travailler dans leur pays d’origine, finissent par y renoncer définitivement. Plus les crises sont longues ou récurrentes et plus les risques d’émeutes se justifient aux yeux des jeunes et de ceux qui pensent n’avoir plus rien à perdre. Ces développements encouragent les adhésions à l’extrémisme violent.

Les populations continuent de penser que les gouvernements les marginalisent délibérément et que l’état et ses ressources appartiennent à un groupe spécifique. Pas à la nation. Dans cette guerre d’usure, un soutien aveugle à certains régimes affaiblit tous les partenaires.

Les forces multinationales seraient bien inspirées de chercher la confiance directe des populations qu’elles côtoient au quotidien. Conquérir leurs cœurs et leurs esprits est aussi important que combattre des adversaires souvent introuvables. Exposées à d’énormes difficultés, les populations deviennent plus cyniques. Elles ferment les yeux, quand elles ne collaborent pas, sur les rebellions. Elles ignorent les trafics divers qu’elles savent liés, par des alliances occultes, à des parrains bien introduits à travers tout le Sahel.

La méfiance et la défiance des populations vis à vis des élites urbaines à travers le Sahel rendent illusoire un retour rapide de la stabilité. Pour ces populations, la paix ce sont des emplois et aussi plus d’égalité devant les rares opportunités économiques qui se présentent. La lutte contre l’extrémisme violent leur parait, au mieux, comme une guerre étrangère. Sans un échec et mat clair, elles continueront à se considérer étrangères à des conflits qui, pensent- elles ne les concernent pas.

Pendant combien de temps, les gouvernements et leurs partenaires pourront- ils continuer à ignorer cette réalité ?

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Basé à Nouakchott, le Centre 4S a une vocation régionale puisqu’il couvre une bande allant de la Mauritanie en passant par la Guinée, au sud, et jusqu’au Tchad et au Soudan, à l’est, après avoir longé l’Atlantique et traversé la savane. Ses centres d’études sont la défense et la sécurité de la bande sahélo saharienne, la violence armée et le terrorisme, les rivalités pour le pétrole, le gaz et l’uranium, les migrations irrégulières dans et hors de l’Afrique, la contrebande de cigarettes, la drogue et les trafics humains, etc., l’environnement et les énergies renouvelables. Sa vocation est d’aider la région et ses partenaires internationaux – publics et privés, aussi bien que ceux de la société civile, les universités, les Forums et autres groupes - à davantage collaborer pour assurer la sécurité et la prospérité de la bande sahélo sahélienne

Mise à jour le Jeudi, 24 Mars 2016 00:06
 

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