G5 SAHEL : Renforcer les consensus nationaux et régionaux PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Guillaume Weill-Raynal pour Newafrican   
Mercredi, 13 Juin 2018 00:08

L’ancien représentant spécial des Nations unies pour l’Afrique, Ahmedou Ould Abdallah, dresse les contours de l’action à mener dans la région. Rien ne sera possible, à son sens, sans une action concertée des pays du G5 Sahel.

 

 

 


 

Comment jugez-vous l’état de la menace dans la région du Sahel ?


Cette menace est sérieuse. Pourquoi? Parce qu’elle est ancienne. Elle date d’au moins 2005, année où ont commencé les premières prises d’otages et les premiers paiements de rançons. Elle est sérieuse, également, parce qu’elle n’est pas concentrée sur un seul pays, même si le Mali peut en être considéré comme l’épicentre. Toute la bande sahélienne est concernée – de la côte Atlantique jusqu’à la mer Rouge – et constitue le cœur de cette menace.


Quelle stratégie élaborer pour éviter que le Sahel ne devienne l’«Afghanistan de l’Afrique»?


C’est la question que tous les Sahéliens (gouvernements, sociétés civiles, et leurs amis) doivent se poser. La menace, en effet, ne doit pas être prise à la légère. Nous avons vu comment les activistes et les terroristes, descendus de l’Algérie ou venant d’autres pays comme la Libye, se sont focalisés sur le Sahel central. Nous devons donc mener une action à plusieurs niveaux, en premier lieu, au niveau national, en élargissant la base des régimes politiques et des consensus nationaux. En second lieu, nous ne pouvons ignorer l’importance d’une armée, d’une police et d’une gendarmerie professionnelles. Troisièmement, nous devons renforcer sans exclusive le consensus régional entre le Sahel et les pays du Maghreb: c’est-à-dire, avec la participation de l’Algérie naturellement, mais aussi du Maroc et de la Tunisie. Enfin, tout cela ne peut se faire sans prendre en compte, profondément et sérieusement, le rôle de la communauté internationale, c’est-à-dire de la France, de l’Union européenne, et des États-Unis.


Mais les États ont de faibles moyens face aux dimensions insaisissables et incontrôlables de l’espace sahélien…


Vous avez raison: le Sahel est plus vaste que l’Europe. C’est précisément la raison pour laquelle nous devons renforcer les consensus. C’est ce qu’a fait l’Europe pendant la Deuxième Guerre mondiale: constituer des gouvernements d’union nationale, des fronts communs. Nos pays ne peuvent pas avoir le beurre et l’argent du beurre! Les gouvernements doivent être soutenus pour pouvoir travailler, mais ils doivent aussi s’ouvrir aux partis, aux personnalités, à la société civile et aux hommes d’affaires. Ce consensus permettrait d’intégrer les populations marginalisées, celles des frontières. Il n’est pas envisageable de revenir au système du Parti unique. Tout parti, dès lors qu’il parvient au pouvoir, bénéficie d’une totale légitimité


Au regard du bilan de ces dernières années, si la diplomatie militaire a stoppé le péril, celui-ci ne s’en est pas moins diffusé dans toute la région. L’approche sécuritaire est-elle suffisante ?


Elle est indispensable, mais pas suffisante. Elle est indispensable, car sans elle, les populations affluent dans les capitales. Mais elle restera bancale sans ce consensus sur l’union nationale dans chaque pays. Je ne vous parle pas d’un partage du pouvoir au niveau exécutif, mais il faut au moins associer et informer la base, pour que les minorités nationales et les personnalités se sentent concernées et impliquées dans le processus. Il n’est pas possible de faire la paix sans un minimum de présence militaire, mais au niveau national, le militaire implique une armée professionnelle et intégrée, et non pas l’armée d’un clan, d’une tribu, d’une région ou d’une religion.


Cette volonté d’inclure, de rassembler, d’unir et de développer les régions exige des moyens que les États n’ont pas…


C’est vrai que les besoins sont énormes. Et le développement des moyens de communication accroît encore la demande et les besoins des populations, presque de manière irrationnelle. Mais cela rend d’autant plus nécessaire, non pas le partage du pouvoir, mais l’équilibre des consensus et des ententes au niveau national ainsi qu’au niveau régional, à l’image par exemple du G5 qui permet d’établir des passerelles entre les différents groupes de pays. Il faut éviter l’éparpillement.


Mais le G5 Sahel peut-il constituer l’étalon d’une professionnalisation et d’une maîtrise de l’espace sahélien?


Il n’est pas possible de multiplier les interventions et que chacun aille de son côté sans provoquer de la confusion et du cafouillage. Il faut éviter le trop-plein d’acteurs. Il faut toujours un acteur principal. Non pas qui soit le chef de tout, mais qui harmonise. Je ne dis même pas «coordonner», ce qui impliquerait une subordination. Je dis seulement «harmoniser», pour que tout le monde aille militairement et politiquement dans la même direction, comme cela se passe avec le G5 Sahel, dans un contexte accepté par tout le monde, et dont le secrétaire général jouit d’une grande expérience internationale. Ce rôle d’harmonisateur est indispensable si l’on veut réussir.


Le G5 Sahel peut-il créer une culture de la vision stratégique et militaire, de la planification multilatérale, pour pouvoir faire face à la menace ?


Les pays du Sahel sont-ils capables d’entrer dans cette vision commune ? C’est très difficile car cela ne correspond pas à la culture politique de la région, qui est plutôt individuelle. C’est légitime dans la mesure où chaque État cherche à défendre ses intérêts immédiats. Mais la complémentarité existe tout de même entre ces pays. Au niveau du groupe central Burkina-Mali-Niger, la région du Liptako-Gourma implique ou appelle à une cohérence. Le Tchad a prouvé sa capacité à agir sur de longues distances. Et la Mauritanie a une bonne connaissance de la région. Mais tout cela ne sert à rien si chacun fait cavalier seul.


A-t-on aujourd’hui les moyens d’identifier et de travailler en profondeur sur la diffusion du djihadisme au Sahel ?


Les dirigeants politiques ont-ils pleinement conscience de la dimension que représente ce détournement de l’Islam? Vous avez parfaitement raison de pointer cette dimension de la menace. En effet, nous ne parlons que de terrorisme, de trafics, et d’immigration… Si chaque pays se contente de vouloir sauver sa peau, au lieu de travailler ensemble, cela finira comme la légende des Horace et des Curiace. Ils seront mangés chacun à leur tour! Si nous regardons l’évolution de nos pays au cours des 50 ou 60 dernières années, que voyons-nous?: Des petits pays initialement sans infrastructures, du Mali jusqu’au Tchad, sont devenus des nations bien mieux équipées. Ces pays doivent continuer en ce sens, et utiliser leurs fonds à bon escient pour lutter contre l’exclusion


Vous avez une longue expérience des théâtres de crises et de guerre où vous étiez en mission, en Somalie, dans la région des Grands lacs… Comment opérationnaliser les bonnes idées que vous en avez retenues pour sortir le Sahel de ses fragilités ? Cela exige des moyens considérables.


Nos pays doivent tout faire pour lutter contre l’atomisation à laquelle nous assistons actuellement entre un pays officiel – un gouvernement, une administration – et un pays réel, composé de populations livrées à elles-mêmes et qui doivent faire face au jour le jour à leurs besoins quotidiens. Je demeure optimiste sur le long terme, mais il est urgent d’éviter une fracture à l’intérieur de nos pays entre les gouvernements qui siègent dans la capitale et les populations qui vivent dans les banlieues ou dans les zones rurales. Cette fracture menace non seulement l’unité nationale mais elle empêche aussi la lutte contre les violences. Par exemple, la RD Congo n’est pas confrontée à une menace islamiste, mais l’est du Congo, livré à lui-même, a constitué, depuis les années 1970, une «zone molle». C’est ce type de danger qui menace le Sahel. Si nous n’y prêtons pas attention, les trafics, les différents radicalismes, l’abandon des populations par les gouvernements généreront des zones molles, coupées des capitales qui fonctionnent plus ou moins.


Depuis l’opération Serval de 2013, la présence française semble faire l’objet d’une contestation. Le Mali n’est-il pas dans une sorte d’enlisement – et de déni – qui révèle les limites de l’interventionnisme militaire dans cette région?


C’est une question fondamentale. Certes, sans cet interventionnisme, beaucoup de gouvernements de la région ne seraient plus en place aujourd’hui. Mais une intervention militaire extérieure qui se prolonge sans l’appui des populations locales, des élites et du gouvernement, est condamnée à un affaiblissement, pour ne pas dire à un échec, et in fine, à un retrait. C’est une question d’autant plus importante qu’elle est d’actualité. Nous nous la posons et les Français doivent se la poser. À terme, la France devra se retirer. Mais il faut aussi que nos pays réfléchissent au vide qui en résultera. Nous disposions, auparavant, du haut comité d’état-major de Tamanrasset, composé uniquement de pays riverains du Sahara. Mais ce comité n’a pas aidé le Mali… Que feront nos pays en cas de nouvelle crise? La question se pose en ces termes: la France ne doit pas et ne pourra pas rester éternellement. Mais nos pays doivent s’y préparer pour éviter le même type de problèmes que connaissent l’Afghanistan ou le Moyen-Orient.


Peut-on tenir ce raisonnement tout en ignorant un foyer d’instabilité, la Libye, qui crée ces tensions et ces guerres ? Un G5 du Sahel peut-il être organisé, tout en ignorant sa situation?


C’est également une question fondamentale. La résolution de la question libyenne va demander beaucoup de temps. Or, le problème ne vient pas des rapports entre les Libyens. Dans ce type de crises, les voisins proches ou lointains veulent chacun jouer leur rôle. On oublie que la tragédie afghane n’a pas été causée seulement par la présence de troupes étrangères mais aussi par la compétition entre les pays voisins, notamment l’Inde, le Pakistan, sans parler des interventions russe ou américaine. Dans le cas de la Libye, les causes du cocktail explosif auquel nous sommes aujourd’hui confrontés s’expliquent aussi bien par les politiques des pays voisins ou lointains que par les politiques menées dans les années 1970-1980 par Mouammar Kadhafi. Bien sûr, à tête reposée, tout le monde est d’accord qu’il faut faire quelque chose. Je suis par nature optimiste, mais dans ce cas précis, je suis tout de même sceptique dans la mesure où la situation mêle énormément d’intérêts antagonistes.


Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal

 

Mise à jour le Mercredi, 13 Juin 2018 00:31
 

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